L'école des Droits de l'Homme
De quelques disciplines «stratégiques»
en matière d'éducation aux droits de l'Homme
Si toutes les matières sont appelées à participer
à la formation de la personnalité, à l'épanouissement individuel et à l'édification
du citoyen moderne, certaines d'entre elles, de par la spécificité de leurs contenus et de leurs
messages explicites occupent une place qu'on peut qualifier de stratégique.
1 - L'EDUCATION CIVIQUE :
Le rôle essentiel que joue cette discipline dans le dispositif
de l'éducation aux droits de l'Homme s'exprime de différentes manières dans le régime
des études. Son enseignement s'étale sur onze années d'études allant de la troisième
année de l'enseignement de base à la sixième année secondaire. L'horaire hebdomadaire
qui lui est imparti varie entre 20 minutes pour les tout petits et 90 minutes pour les élèves de
7ème et 8ème années de l'enseignement de base et ceux de 4ème et 5ème années
du secondaire.
Au cours des quelques rappels théoriques et historiques de
notre premier chapitre, nous avons dit la place qu'occupent les valeurs et les vertus civiques sur lesquelles repose
l'éducation à la démocratie. La lecture des programmes actuels de cette discipline montre
qu'elle constitue le «lieu éducatif» privilégié où toutes les questions
relatives à la citoyenneté, à la vie collective, à l'Etat, aux institutions internationales
et aux droits de l'Homme, sont soulevées et débattues. Ainsi «l'éducation civique»
est-elle sous-tendue par une véritable conception du citoyen et de l'homme à la base de laquelle
sont les valeurs d'égalité et de liberté, elles-mêmes ouvrant aux principaux acquis
des droits de l'Homme, c'est-à-dire, aux «principes-valeurs» à partir desquels se développe
le débat démocratique :
- La personne humaine est la fin de toute société.
- Tous les hommes sont égaux devant la loi. Il y a donc un
principe de réciprocité qui postule que le respect des droits de chacun est garanti par le respect,
par chacun, des droits de l'autre. Cela introduit au couple droit-devoir et à l'exigence de solidarité.
- Les droits de l'Homme prescrivent une société démocratique.
La garantie des droits est liée à la participation de chacun à l'élaboration de la
loi donc au pouvoir, en particulier par le choix des représentants (délégation du pouvoir).
Ainsi approchée, la démocratie implique la résolution
des conflits sans «anéantissement» de l'adversaire, donc une exigence de tolérance.
Ces principes et affirmations constituent la trame de l'éducation
civique. Reste à la pédagogie suivie d'assurer l'ouverture d'une réflexion morale et éthique
autant sur le fondement des droits que sur les conditions de leur exercice. C'est également du ressort de
la pédagogie de faire en sorte que cette éducation débouche sur l'appropriation par les élèves
des règles de la vie sociale et politique et qu'ils les investissent en comportements et en savoir-être.
La formation continue joue, en la matière, un rôle
capital. Elle attache une importance particulière aux questions pédagogiques et méthodologiques
afin d'améliorer les pratiques enseignantes.
Par ailleurs, les professeurs d'éducation civique ne sont
recrutés à l'heure actuelle que dans les rangs des titulaires des maîtrises en droit, sociologie,
presse et sciences de l'information ou d'éducation civique proprement dite qui est de création récente
à l'Université.
La réussite de l'éducation civique, sa vertu pédagogique
concourent à faire de l'apprentissage de la citoyenneté le plus sûr moyen d'éclairer
les intelligences.
2 - L'HISTOIRE :
«Dis-moi quelle histoire tu enseignes et je te dirai quel
homme tu prépares». En effet, la façon dont on enseigne l'histoire est un indicateur éloquent
des valeurs et principes sur lesquels se fonde l'éducation du futur citoyen. Cette discipline est hautement
«idéologique» dans ce sens que la vérité historique est sujette aux manipulations.
L'époque moderne est riche en exemples qui montrent comment on s'est servi de la «mémoire»
des peuples pour la soumettre au service des intérêts partisans. La lecture de l'histoire exprime
toujours une vision du monde. Elle peut être totalitaire, colonialiste, chauvine, raciste ou humaniste.
L'examen des programmes d'histoire pratiqués à l'Ecole
tunisienne montre que leurs contenus et les objectifs qui leur sont assignés s'inspirent de l'idéal
démocratique et des valeurs humanistes universelles. Ils s'inscrivent dans une perspective d'évolution
et de progrès. Les finalités de cet enseignement peuvent être distribuées en deux ensembles
soutenus par quelques idées maîtresses :
- En premier lieu, l'histoire a pour rôle de transmettre
des connaissances sur le passé de la Tunisie. En ce sens, elle a une fonction civique et politique, en contribuant
à forger la mémoire et l'identité nationale, la conscience collective, en donnant à
chacun les moyens de se reconnaître comme membre d'une collectivité au passé commun. L'étude
de la genèse de la Tunisie actuelle donne à réfléchir sur les différents régimes
politiques qui se sont succédé à travers les époques . L'histoire aide en ce sens à
former la conscience politique des citoyens.
- En second lieu, l'histoire a pour rôle de transmettre
des connaissances sur le passé de l'humanité. En inscrivant l'histoire propre au peuple tunisien
dans l'histoire générale des nations, elle contribue à développer le sentiment d'appartenance
au genre humain et à la communauté de son destin.
Les idées maîtresses qui président à
l'enseignement de l'histoire nationale et mondiale sont:
1- Dégager à travers l'étude de la civilisation
trois fois millénaire de la Tunisie la diversité d'un patrimoine hérité de plusieurs
cultures et la richesse d'une identité nationale plurale, ouverte sur l'autre. La reconnaissance de l'autre,
au niveau individuel comme au niveau collectif, est fonction de la reconnaissance de soi.
2 - L'étude de l'histoire, nationale et mondiale,
doit montrer qu'il y a un patrimoine universel auquel tous les peuples de la terre ont apporté leur contribution.
3 - Montrer que les droits de l'Homme sont universels parce
qu'ils s'inscrivent dans ce patrimoine commun et que chaque culture a développé un aspect ou un autre
de cet idéal. Y adhérer ne constitue ni une hérésie, ni une «innovation blâmable».
C'est être SOI, enrichi par les autres. Car comme l'on dit, c'est en se déversant dans l'océan
que le fleuve est fidèle à sa source.
3 - EDUCATION ISLAMIQUE : Cette discipline mérite
une mention spéciale tant elle est importante dans la formation de la personnalité et l'équilibre
de l'enfant. L'éducation islamique s'inscrit dans les finalités de l'Ecole tunisienne et dans les
valeurs que notre société considère comme étant à la base de sa morale et de
ses idéaux. Elle relève de la façon dont la société pense le lien social, les
manières de vivre ensemble, de coopérer et les relations avec les autres.
Comment former des jeunes enracinés dans leur héritage
culturel arabo-musulman et ouverts à la modernité, à la tolérance et aux valeurs des
droits de l'Homme?
Tel est l'enjeu de cet enseignement que certains voudraient tirer
vers la sclérose de l'esprit, le repli mortel sur soi, le fanatisme et les ravages de la violence.
La tradition religieuse tunisienne est faite de tolérance
et de modération. Le courant réformiste tunisien s'est toujours appuyé sur les valeurs islamiques
authentiques qui ont fait la grandeur de la civilisation arabo-musulmane et que les obscurantistes cherchent à
occulter.
La prise en compte de ces valeurs, dans leur rapport avec les vertus
civiques et les droits de l'Homme, constitue l'objectif essentiel de l'éducation islamique. Pour les atteindre,
des programmes et des manuels adéquats ont été mis en place et les enseignants chargés
de les appliquer ont été préparés à leur tâche soit au niveau de leur
formation de base à l'Université «EZZEITOUNA» où l'enseignement des droits de
l'Homme a été intégré dans les différents cursus, soit par le biais de la formation
continue.
Outre ces disciplines «stratégiques» où
l'éducation aux droits de l'Homme est explicite dans les contenus et les objectifs, la dimension civique
et humaniste inspire l'ensemble des contenus, des pratiques et des attitudes dans toutes les disciplines. Le «savoir-être»
civique est une compétence transversale à l'acquisition de laquelle toutes les disciplines et tous
les «lieux»pédagogiques participent activement.
Apprendre une langue étrangère ne s'arrête pas
au seuil de l'acquisition linguistique "utilitaire"; il va plus loin pour ouvrir une porte qui vous fait
entrer «dans les espaces physiques, sociaux, mentaux et culturels d'un peuple» (J.Berque). La connaissance
de l'autre est le chemin le plus sûr pour le reconnaître dans son altérité, pour dialoguer
avec lui, instaurer un échange réel dissipateur de malentendus souvent à l'origine de maux
tels que le chauvinisme et la xénophobie. Apprendre la culture de l'autre aide à mieux apprécier
la sienne et à la situer dans une perspective universelle où les cultures s'entrechoquent, certes,
mais s'entrecroisent et s'enrichissent mutuellement. Quel exercice pour l'apprentissage de la fraternité
humaine et le rejet de l'ethnocentrisme!
Quant à la philosophie, son rôle dans l'aiguisement
du jugement critique et dans la formation de l'esprit n'est plus à démontrer. Le cours de philosophie
ne doit-il pas justement aider les jeunes devenus, en terminale, majeurs légalement à l'être
moralement et intellectuellement en s'émancipant des opinions et des valeurs sur lesquelles leur raison
n'a pas eu à s'exercer. L'enseignement philosophique est bien le moment de la scolarité où
l'élève apprend à penser par lui-même, où il prend pleinement conscience de ses
droits et de ses devoirs de citoyen. C'est le moment également où l'on apprend, par les vertus du
raisonnement et de l'argumentation, à relativiser les opinions, à combattre les préjugés
et à s'exercer à la vraie tolérence.
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