Chapitre II

Education et Droits de l'Homme en Tunisie

   


 

Une Société éducative


1 - Un enseignement de base pour une éducation fondamentale

Longtemps, on a considéré que l'école primaire était suffisante pour apprendre aux enfants à lire, écrire et calculer. L'initiation à la vie se limitait à quelques préceptes moraux et des bribes d'instruction civique et religieuse. A 12 ans, au sortir de l'école - c'était le sort réservé à la majorité d'entre-eux- ils étaient «bons» pour la vie active qu'ils abordaient avec le statut d'«apprentis».

Or, quitter l'école à 12 ans au terme d'un cycle primaire, c'est «se» condamner à retomber dans l'analphabétisme, à être un «citoyen» diminué et un homme inachevé. C'est là qu'on peut effectivement considérer que l'éducation coûte cher puisqu'elle n'aura servi à rien. Et c'est à juste titre qu'elle a été qualifiée de «frustrante». Elle l'est, en effet, doublement. Pour ces enfants chez qui on a éveillé la curiosité et innervé l'intelligence pour les livrer, jeunes pousses fragiles, aux dures conditions du monde. Et pour la société qui a supporté la prise en charge de ces enfants durant six, sept ou huit ans vainement pour son développement culturel et économique. Pire encore! Qui sait au juste ce que coûtent à la collectivité, en termes humains et économiques, la délinquance juvénile, les centres de redressement ( redressement de quoi en fait ? Sinon du tort fait à ces jeunes qu'on n'a pas su éduquer), et l'entretien de la population carcérale composée en grande partie d'hommes et de femmes auxquels fait défaut une éducation bonne conseillère.

C'est pour mettre fin à ce gâchis et améliorer les conditions de la formation de la personnalité et de l'éducation fondamentale qu'un enseignement de base d'une durée normale de 9 ans a été institué dans le système éducatif tunisien. L'article 6 de la loi du 29 juillet 1991 exprime clairement ces préoccupations et ces objectifs. Il stipule :

"L'enseignement de base constitue un cycle complet qui accueille les enfants à partir de six ans. Il a pour objectif de les former de façon à développer leurs potentialités propres et leur garantir, autant que faire se peut, un niveau minimum de connaissance qui soit à même de les préserver de la régression à l'analphabétisme et qui leur permette soit de poursuivre leur scolarité dans le cycle suivant, soit d'intégrer la formation professionnelle, ou de s'insérer dans la société".

Cet enseignement est organisé en deux degrés complémentaires. Un premier degré d'une durée de six ans et un second de 3 ans. Le tout est sanctionné par un examen national pour l'obtention du «diplôme de fin d'études de l'enseignement de base».

Au terme de cet enseignement de base, les titulaires du diplôme de fin d'études accèdent à l'enseignement secondaire lequel débouche après le baccalauréat sur l'enseignement supérieur. Quant à ceux qui n'ont pu réussir au diplôme de fin d'étude, deux voies s'offrent à leur choix : la formation professionnelle qui, elle aussi, a été rénovée pour mieux répondre aux besoins du pays; ou bien l'insertion dans la vie active avec les opportunités de formation continue qu'elle offre.

GRATUITÉ ET OBLIGATION

Pour rendre réelle l'égalité des droits, les principes de «Gratuité» et d'«Obligation» sont les deux règles de fonctionnement spécifiques au service public de l'Education.

- La règle de la gratuité est confirmée et reconnue comme le fondement du «service public» et de l'égalité des chances. Ce principe est aussi conçu comme une non discrimination, n'introduisant aucune exception. Il couvre tous les cycles de l'enseignement. Il s'applique à tous, riches et pauvres .

L'article 4 de la loi du 29 juillet 1991 stipule que «l'Etat garantit, gratuitement, à tous ceux qui sont en âge d'être scolarisés, le droit à la formation scolaire (...)»

L'Etat apporte, autant que possible, son aide aux élèves issus de familles économiquement modestes et qui excellent dans leurs études... A titre d'exemple, l'aide aux nécessiteux a touché, en 1997, 300 000 élèves qui ont reçu, gratuitement, les manuels dont ils ont besoin.

La confirmation de ce principe va dans le sens du projet démocratique de l'ère nouvelle et de l'aspiration de la société à la justice sociale et à la solidarité .

La société démocratique a besoin de citoyens instruits et éduqués. C'est à elle qu'incombe le soin de les former.

Certes, la gratuité de l'enseignement comporte pour un pays aux moyens modestes des charges financières particulièrement lourdes. Mais, son développement étant à ce prix, la Tunisie ne s'épargne aucun effort pour y accéder. Que vaut une croissance qui se fait au détriment de l'homme? Rien! Sinon ruine de l'âme. Comme elle est judicieuse la remarque d'Abraham LINCOLN quand il dit, à l'adresse des adversaires de la gratuité de l'enseignement, «Vous dites que l'éducation coûte cher ? Essayez donc voir ce que coûte l'ignorance» !

La gratuité a été considérée comme la condition sine qua non de l'imposition d'une obligation d'instruction qui se traduit en réalité en obligation de scolarisation.

- Le deuxième principe fondamental est donc celui de «l'obligation». Il est ainsi énoncé par l'article 7 : «L'enseignement de base est obligatoire à partir de l'âge de 6 ans jusqu'à l'âge de 16 ans, pour tout élève à même de poursuivre régulièrement ses études selon la réglementation en vigueur». Pour que l'obligation ne reste pas lettre morte, l'article 32 prévoit une sanction à l'encontre du «tuteur qui s'abstient d'inscrire son enfant à l'un des établissements de l'enseignement de base ou le retire avant l'âge de 16 ans...».

Ce principe s'inscrit également dans les dispositifs mis en place pour construire la démocratie et promouvoir les valeurs des droits de l'Homme.

Si l'enfant « a droit à l'éducation», comment défendrait-il ce «droit» à six ans puisqu'il l'ignore et qu'il est sous tutelle parentale?

C'est à la société de veiller sur ce droit sacré entre tous, et d'y veiller d'autant plus jalousement que l'intéressé ne peut le défendre lui même. C'est parce que «chaque enfant qu'on enseigne est un homme qu'on gagne» (V. Hugo) que l'idée de l'enseignement «obligatoire» est une idée de justice, de progrès et de foi en l'homme.

Comme nous l'avons vu plus haut, derrière le principe de «gratuité» et celui «d'obligation», il n'y a pas seulement la reconnaissance de l'un des droits fondamentaux de l'homme, mais la garantie concrète d'en faire jouir tous les enfants, garçons et filles, riches et pauvres, citadins et ruraux. Cette garantie implique et consacre l'égalité de tous devant ce droit.

Ces principes puisent leur légitimité dans nos traditions qui font de la quête du savoir un devoir sacré et dans les idéaux universels modernes qui reconnaissent à « toute personne le droit à l'éducation» et font obligation à l'Etat de « protéger l'enfant contre toutes formes de discrimination» (Convention relative aux droits de l'enfant, art.2).

Sur quelles valeurs et selon quel idéal doit se faire cette éducation?

Nous l'avons vu, c'est à l'école qu'incombe la lourde et exaltante responsabilité de faire de l'enfant «Un Homme».

Mais quel homme?

Il y a dans chaque homme «particulier» une part d'universel qui le rattache au genre humain. Cette «évidence» n'est malheureusement pas admise par tous. Les tenants d'une définition étroite, minuscule de l'homme combattent avec virulence l'unité du genre humain au nom de l'une ou de l'autre de ses fractions, exclusivement.

Les intégrismes de tous bords procèdent de ce esprit. La compréhension de «l'autre» n'est pas dans leurs programmes.

Contrairement aux allégations de ses détracteurs, l'humanisme moderne n'est pas la négation des «originalités» légitimes et souhaitables. C'est un élan vers la fraternité des diversités et l'harmonie des différences. L'altérité qu'implique l'originalité doit être dépassée au prix d'une attitude de «sympathie» ou d'«amitié». Comme le dit justement Louis MASSIGNON: «Pour comprendre l'autre, il ne faut pas se l'annexer, mais devenir son hôte» (1).

Est humaniste toute éducation qui prend pour fin la personne humaine et son épanouissement, qui élève l'enfant dans l'affirmation de son identité et dans le culte de tout ce qui est de l'homme. C'est ce qui est clairement exprimé par la Convention relative aux droits de l'enfant dans son article 29 qui stipule :

1) Les Etats parties conviennent que l'éducation de l'enfant doit viser à:

a) Favoriser l'épanouissement de la personnalité de l'enfant et le développement de ses dons et de ses aptitudes mentales et physiques, dans toute la mesure de leurs potentialités;

b) Inculquer à l'enfant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et des principes consacrés dans la Charte des Nations Unies;

c) Inculquer à l'enfant le respect de ses parents, de son identité, de sa langue et de ses valeurs culturelles, ainsi que le respect des valeurs nationales du pays dans lequel il vit, du pays duquel il peut être originaire et des civilisations différentes de la sienne;

d) Préparer l'enfant à assumer les responsabilités de la vie dans une société libre, dans un esprit de compréhension, de paix, de tolérance, d'égalité entre les sexes et d'amitié entre tous les peuples et groupes ethniques, nationaux et religieux, et avec les personnes d'origine autochtone.

En abordant les objectifs assignés à l'Ecole et sa mission, la loi du 29 juillet 1991 fait une large place à ces idéaux humains en insistant sur l'importance d'une éducation à la démocratie et d'une initiation aux valeurs des droits de l'Homme qui la fondent. Il y a derrière ce souci deux raisons principales intimement liées :

- Les besoins éducatifs évoluent conjointement avec les formes de l'organisation sociale et les valeurs qu'elle déclare être les références qui guident son action. Or, le projet historique de la Tunisie d'aujourd'hui consiste à bâtir une société démocratique avancée assise sur un développement durable.

- La réussite de ce projet ne peut se faire si la Tunisie se replie sur elle-même. S'ouvrir sur le monde pour participer aux changements marqués dans les conditions générales de la civilisation humaine est, plus qu'une nécessité, une obligation morale. Rien de ce qui touche au genre humain ne saurait être étranger au Tunisien dont l'histoire est faite d'ouverture, de tolérance et de synthèse civilisationnelle. Son avenir ne peut être qu'à la mesure de son passé.

Le système éducatif doit exprimer ces options et leur donner corps. La mission de l'Ecole d'aujourd'hui est de former ce «citoyen éclairé» dont la fidélité patriotique ne s'oppose pas aux valeurs de «citoyenneté mondiale».

Examinons maintenant les valeurs qui constituent l'âme de la loi du 29 juillet 1991.

- L'IDENTITE : La question de l'identité, dans sa richesse, occupe une place prééminente dans les préoccupations du législateur tunisien. Loin de toute conception étriquée et réductrice, l'attachement à «l'identité nationale tunisienne» est affirmé en même temps que les autres niveaux d'appartenance qui font la personnalité tunisienne. Elle est aussi envisagée dans sa relation à l'autre, c'est-à-dire dans sa dimension humaine, faisant écho à Aimé CESAIRE quand il dit : «L'identité n'a jamais été la négation de l'altérité, mais, au contraire, la condition de l'échange et le passage obligé vers l'universel».

En effet, l'article premier de la loi de 1991 fixe au système éducatif comme objectif d' «offrir aux jeunes, depuis leur prime enfance, ce qu'ils doivent apprendre afin que, chez eux, se consolide la conscience de l'identité nationale tunisienne, se développent le sens civique et le sentiment de l'appartenance à la civilisation nationale, maghrébine, arabe et islamique et s'affermisse l'ouverture à la modernité et à la civilisation humaine».

- LA CITOYENNETE : la formation du citoyen éclairé, conscient de ses devoirs et de ses droits, responsable dans une société démocratique est un objectif éducatif clairement énoncé.

L'alinéa 3 de l'article premier stipule que l'Ecole doit :

- «Veiller à toutes les étapes de l'activité éducative, dans ses programmes et dans ses méthodes, à susciter la conscience de la citoyenneté et le sens civique afin que, à la sortie de l'école tunisienne, l'élève soit un citoyen chez qui la conscience des droits n'est pas séparable de l'accomplissement des devoirs conformément aux exigences de la vie humaine dans une société civile et institutionaliste fondée sur le caractère indissociable de la liberté et de la responsabilité».

Il faut lire cet article à la lumière du modèle de société pour lequel la Tunisie a opté depuis le changement du 7 novembre 1987 : Construire une démocratie évoluée.

Pour ce faire, il lui faut des modèles formateurs de civisme, des lieux où les "savoirs-être"démocratiques peuvent s'acquérir. S'il est vrai que ces "lieux"de civisme doivent être implantés partout, dans l'espace public et la sphère privée, le lieu privilégié demeure l'Ecole. Elle est au cœur du dispositif éducatif d'où sortent les citoyens. C'est pour cela que tous les "lieux"spécifiques de l'Ecole, ses programmes, ses manuels, ses méthodes pédagogiques, son règlement...etc, doivent contribuer à l'acquisition des vertus civiques, en faire des "savoirs-être"et des "savoirs-devenir". C'est que l'apprentissage de la démocratie à l'école doit viser plus loin que la simple "information"abstraite sur des notions et des concepts; il doit stimuler les comportements et faire naître des attitudes positives. Il faut conduire les enfants sensibilisés aux valeurs des droits de l'Homme et aux vertus civiques à les traduire en actes, à les vivre au quotidien..

Cette dimension n'a pas échappé au législateur tunisien qui a prévu expressément de traduire ses principes qui fondent le système éducatif dans les programmes et les différentes activités scolaires

- LA TOLERANCE : La loi du 29 juillet 1991 fait sienne une des idées maîtresses qui fondent la démocratie et les droits de l'Homme, la tolérance. L'alinéa 6 de l'article premier recommande que les élèves soient éduqués «dans les valeurs de la tolérance et de la modération».

L'idée de tolérance que l'Occident découvre avec les Lumières (LOCK-VOLTAIRE) est profondément enracinée dans la culture du peuple tunisien. Produit d'un brassage fécond de cultures et de civilisations, le Tunisien est ouvert, modéré, tolérant. Il est imperméable au dogmatisme. Et ce n'est pas par hasard que les fanatismes et les visions totalitaires n'ont pu trouver en Tunisie le terreau habituel qui les fait se ramifier.

Mais, cette vertu, comme toutes les autres, a besoin d'être cultivée. C'est aussi la mission de l'Ecole d'immuniser les futures générations contre les tentations du fanatisme, du dogmatisme, de la haine et contre toutes les formes de "Sida" de l'esprit.

- LA FRATERNITE Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droit. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité». C'est ainsi que la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme affirme, dans son premier article, ce principe qui condense et systématise tous les droits reconnus à l'homme. La loi du 29 juillet 1991 lui fait écho quand elle fixe au système éducatif tunisien l'objectif de «préparer les jeunes à une vie qui ne laisse place à aucune forme de discrimination ou de ségrégation fondées sur le sexe, l'origine sociale, la race ou la religion». Terre des hommes, la Tunisie ne peut éduquer ses enfants hors la fraternité et l'amour du genre humain. Son passé le lui interdit, et son avenir lui fait un devoir de contribuer au commun progrès des hommes. Son destin est d'être le pays de la fraternité.

C'est pour mieux l'assumer qu'elle demande à son Ecole d'être un foyer de paix, de liberté et de concorde et de combattre, auprès des consciences naissantes, l'esprit de haine qui est cause de tant de violences, de tueries et de ruines.

- RATIONALITE ET ESPRIT CRITIQUE : Nous l'avons vu plus haut, le citoyen dont la démocratie a besoin et que l'Ecole se doit, dans ses grandes missions, de former est un être qui sait penser par lui-même pour se faire sa propre opinion et échapper à l'endoctrinement et aux manipulations de toutes sortes. Très souvent, le dogmatisme trouve appui non dans l'ignorance, mais dans la prétention de posséder la «vérité absolue» et dans la volonté de l'imposer à tous.

L'espèce humaine étant une espèce pensante, l'homme ne réalise son humanité qu'en développant ses facultés intellectuelles et la raison qui sommeille en lui.

Malheureusement l'éducation peut, quand elle est «normative» et «injonctive» conduire à l'abdication de la raison et faire de ceux dont elle a la charge des automates sans intelligence ni liberté. Le sot, disait LA BRUYERE, «est automate, il est machine, il est ressort».

Conscient des dangers d'une éducation - dressage qui agit sur les jeunes esprits pour les figer dans le moule de la sclérose intellectuelle, le législateur tunisien fixe à l'Ecole la tâche de contribuer à promouvoir la personnalité des élèves, «à développer leurs potentialités, à favoriser en eux la formation de l'esprit critique et de la volonté efficiente de sorte que, peu à peu, leur soient inculqués la rationalité et la modération du jugement, le comportement empreint de confiance en soi, l'esprit et la créativité dans le travail». (Loi du 29 juillet 1991, art.1, alinéa 7).

Cette dimension capitale a été réaffirmée dans les textes officiels qui fixent les programmes, dans les contenus de formation des enseignants et dans les manuels scolaires. L'introduction des «humanités» dans tous les cycles de l'enseignement et dans les différentes spécialités du secondaire est l'une des mesures explicites qui tendent à former l'esprit critique et la relativité du jugement.

Tels sont donc les principes moraux qui inspirent le système éducatif et fondent la nouvelle école dont la Tunisie a besoin au moment où elle s'apprête à entrer dans le XXIè siècle. Héritière de traditions nationales d'ouverture, préparée depuis le XIXè siècle par un courant réformiste moderne qui trouve son aboutissement dans l'action régénératrice et de relèvement national en cours, l'Ecole d'aujourd'hui se doit d'être novatrice, bien adaptée aux exigences des temps nouveaux. Fruit des progrès passés, il lui revient de préparer les progrès à venir.

La loi du 29 juillet 1991 lui donne son existence légale. L'Etat lui fournit les moyens de son action. Son existence réelle est entre les mains des éducateurs qu'un grand poète arabe contemporain, Chawqui, place au niveau des prophètes , ou presque, et auxquels Rousseau dit: «Le poste que vous remplissez est à mes yeux le plus noble et le plus grand qui soit sur terre... vous faites un homme».

Depuis le début de la réforme, on a enregistré les résultats suivants :

Résultats

1987

1997

Examen de fin du premier degré (6e)enseignement de base

38,6%

62,2%

Baccalauréat (enseignement public)

35,9%

47,2%

Taux d'abandon au premier degré de l'enseignement de base

7,6%

4,4%